Les Mouettes

Au début, il n’y en a qu’une.
Une seule mouette, venue on ne sait d’où, suspendue derrière le ferry comme une pensée qu’on n’a pas encore formulée. Elle glisse dans le vent du large avec cette désinvolture des bêtes marines qui semblent n’obéir ni aux cartes ni aux horaires. Le bateau quitte le port du Pirée dans une haleine de gasoil et d’écume, et déjà elle nous suit. Ou plutôt : elle nous précède à reculons.

Puis une deuxième apparaît.
Sortie du bleu.
Le même blanc vif sur les ailes, les mêmes pointes sombres comme trempées dans l’encre. Elles se parlent sans bruit, penchent ensemble dans le vent, et l’on comprend soudain que le ciel grec n’est pas vide : il attendait simplement qu’on le regarde.

Alors tout arrive d’un coup.

Une floppée. Une nuée. Une invasion légère.

Les mouettes déboulent derrière le ferry comme des morceaux de lumière arrachés aux Cyclades. Elles remplissent le sillage du navire jusqu’à l’horizon. On ne distingue plus très bien où finit l’écume et où commencent les oiseaux. Ça tourne, ça pique, ça plane à quelques centimètres des vagues. Le vent les porte avec une insolence magnifique. Certaines semblent immobiles, suspendues dans l’air tandis que le bateau, lui, file à toute allure. D’autres crient, disparaissent, reviennent dans un éclat blanc.

Le spectacle est saisissant parce qu’il paraît inventé.

Tout est grec dans cette scène.
Le bleu profond de la mer, ce bleu presque impossible qui donne envie de vérifier qu’on voit bien réel. Le ciel, plus clair encore, lavé par le soleil. Et entre les deux, les mouettes : leur plumage blanc éclatant, leurs bouts d’ailes sombres dessinant des virgules noires dans la lumière.

On dirait que quelqu’un a limité le monde à trois couleurs essentielles : le blanc, le bleu, le noir.
Et que cela suffit largement au bonheur.

Autour de nous, les passagers se taisent peu à peu. Même les enfants ralentissent leurs courses. Les téléphones se lèvent, puis s’abaissent presque aussitôt, vaincus. Certaines choses refusent d’entrer dans les écrans. Les mouettes appartiennent à cette catégorie-là. Elles existent mieux dans le vent que dans les souvenirs.

Le ferry continue vers Égine.
Et derrière lui, les oiseaux tiennent la mer entière en mouvement.

 
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