Cinq jours dans le Val d’Azun
Jour 1 — Entrer en montagne
Neuf heures. Le quai de la gare de Lourdes suinte une bruine froide, celle qui s’insinue dans les os et vous rappelle que l’aventure commence rarement sous un ciel clément. J’ai dormi sur des rails, roulé toute la nuit dans un train couchette — luxe oublié d’un temps plus lent. Le confort m’a surpris. Le corps, lui, n’a pas encore compris où je l’emmenais.
Le guide ne répond pas à mon message. Peu importe. Un photographe randonneur se reconnaît de loin : trop de sacs, trop de sangles, l’air vaguement inquiet de celui qui transporte un demi-magasin sur son dos. Christophe apparaît, puis Michel. Mélanie nous rejoint. Enfin, des nouvelles : Hadrien, avec un H — comme Yourcenar et ses mémoires — arrive, retardé par une péripétie automobile. Rien de grave. En montagne, les contretemps sont des préludes.
Le brouillard enrobe les sommets, la grisaille semble peu engageante. Adrien (sans H, cette fois) et Nadège complètent l’équipage. Nous voilà sept inconnus, liés par le même désir : voir, attendre, comprendre. Nadège regrette déjà la couette abandonnée. Hadrien, lui, déborde d’une énergie contagieuse. Cap sur le Val d’Azun.
Nous déposons nos sacs au gîte de la Condorinette, à Arens-Marsous, avant de reprendre la route vers la Gave d’Arrens. La météo hésite entre pluie et neige. Nous montons vers le lac de Suyen. Je me suis équipé pour cette randonnée comme un déménageur obsessionnel : harnais Cotton pour porter deux boîtiers, l’un armé d’un 500 mm f/5.6, l’autre d’un 70–200 mm f/2.8. Malgré l’ingéniosité du dispositif, le matériel reste une entrave. En montagne, chaque gramme se rappelle à vous.
À mesure que nous gagnons de l’altitude, la neige poudroie les reliefs. Nous passons au-dessus des nuages, et le monde devient soudain somptueux. Des poneys en liberté surgissent. Je photographie sans retenue, pensant déjà à Clémence, ma fille, grande amoureuse des chevaux.
Le lac de Suyen apparaît enfin, cerné de sommets enneigés. Le paysage est magnifique. La brume s’accroche aux pentes comme une pensée persistante. Une hutte de pierre borde le torrent : halte providentielle. Hadrien a tout prévu. Un feu, du café chaud. Le corps se réchauffe, l’âme aussi.
Les premiers isards apparaissent au loin — cousins nerveux du chamois — silhouettes fauves dans une lumière ingrate. Inutile d’aller plus haut. Avec les premières neiges, les ongulés descendent chercher la verdure. Nous parlons bas. Puis, au détour du sentier, ils sont là juste devant nos yeux ébahis. Trop tard pour moi : l’appareil tarde, l’instant s’échappe. Mais le troupeau est là, juste au-dessus.
Nous nous posons. Longtemps. Le temps s’efface. Adrien et Michel sortent leurs 150–600 mm, Mélanie exploite le fort grossissement de son bridge. J’ajoute un téléconvertisseur x1.4 à mon 500 mm : 700 mm f/8. Hadrien installe une longue-vue. Chacun observe à sa manière.
Il y a des moments où la contemplation supplante toute urgence. Je regarde Christophe, le seul à ne pas photographier. Il contemple, simplement. Peut-être voit-il mieux que nous.
Les doigts s’engourdissent. Hadrien sort des chaufferettes pour le plus grand bonheur de Mélanie et Nadège. Sur le retour, un héron cendré longe le lac. Lumière faible, j’ouvre à f/2.8. La descente est délicate : mes chaussures rendent l’âme, semelles décollées après des années de loyauté.
Le soir, au gîte de la Condorinette, Corinne et Olivier nous accueillent comme des rois. Première nuit. Déjà l’envie d’être au lendemain.
Jour 2 — L’école de la patience
Le jour se lève franchement. Après un petit déjeuner solide — carburant indispensable à toute ambition verticale — nous bouclons les sacs. La météo s’annonce radieuse. Programme clair : gagner le lac de Plaa de Prat et tenter d’apercevoir les bouquetins. La veille au soir, Hadrien m’a conduit jusqu’à Argelès-Gazost pour remplacer mes chaussures défuntes. Les nouvelles sont encore raides, mais l’enthousiasme compense l’inconfort. En montagne, on accepte toujours un compromis.
Nous nous garons au lac d’Estaing. L’ascension débute paisiblement, presque trompeuse. Puis le sentier se cabre, devient plus sinueux, plus exigeant. Rapidement, un constat s’impose : il y a du monde. Un dimanche de week-end prolongé. Hadrien observe les randonneurs avec un regard mêlé de résignation et d’inquiétude. L’homme laisse partout son odeur, ses traces, son agitation. Peu savent se faire discrets. Les chiens — pourtant interdits — ajoutent leur nervosité au chaos. Prédateur domestiqué, il retrouve ici des instincts qu’on aurait préféré oublier.
Après la traversée de la forêt, le plateau s’ouvre brutalement. Grandiose. Les pics sont encore largement enneigés, mais le soleil déjà haut efface sous nos pas les stigmates de la veille. Les bouquetins apparaissent, silhouettes lointaines accrochées aux pentes. Trop loin pour la photographie, mais suffisants pour nourrir l’impatience.
Hadrien nous raconte leur histoire. Au Moyen Âge, le bouquetin était chassé par les seigneurs : proie facile, trophée commode. L’espèce disparaît peu à peu. Il faudra attendre les années 1990 pour voir un programme de réintroduction à partir du bouquetin ibérique. Une réparation tardive, fragile.
Nous atteignons le lac de Plaa de Prat. Il est cerné de promeneurs venus goûter au soleil. Les bouquetins restent sur les hauteurs, méfiants. Nous déjeunons. Attendre fait partie du travail.
Certains troupeaux amorcent une descente, aussitôt contrariée par un téléphone brandi. L’animal recule, l’humain avance. Toujours la même incompréhension. Mais la patience est une arme lente et redoutable.
Les heures passent. La foule s’amenuise. Et soudain, sans bruit, la magie opère. Un troupeau descend, pas à pas, vers nous. Nous nous immobilisons. Le rut bat son plein. Les mâles, massifs, cornes largement évasées, sont surexcités. Ils se bousculent, se heurtent, paradent avec une absence totale de subtilité. Grimaces, langues pendantes, postures grotesques. Leurs attributs ne laissent guère de place au doute. Les femelles, elles, restent imperturbables. Elles broutent, s’occupent des jeunes, ignorent souverainement cette agitation masculine.
La lumière décline. L’heure dorée s’installe. Les bouquetins s’approchent à quelques dizaines de mètres. Je n’ose plus bouger. Hadrien nous rappelle à l’ordre : la descente se fera de nuit si nous tardons trop. Sur le retour, un mâle solitaire nous offre une dernière apparition. Quelques clichés volés.
La nuit nous rattrape au parking. Au gîte, l’ambiance est légère. Merci à Christophe pour les découvertes fromagères. Débriefer des photos autour d’un verre reste une manière élégante de prolonger le terrain.
Jour 3 — Apprendre à regarder autrement
Aujourd’hui, cap sur les mouflons. Autant tuer le suspense immédiatement : nous n’en verrons pas. Mais l’échec apparent est souvent la plus féconde des leçons.
Nous quittons les hauts sommets enneigés pour les contreforts pyrénéens, en direction du col d’Andorre. Le soleil inonde la journée. L’endroit est plus confidentiel, plus silencieux. Quelques marcheurs seulement. Les feuilles mortes crissent sous nos pas, le chant de petits oisillons accompagne cette douce symphonie automnale.
Très vite, Hadrien repère de grands rapaces sur la crête. Aigle royal, gypaète barbu — le plus grand planeur de la chaîne pyrénéenne. Le gypaète fascine par sa technique singulière : il brise les os en les lâchant de haut sur les rochers. Une intelligence patiente, verticale. Mais ils sont hors de portée. Même avec un téléconvertisseur, il faut accepter de ne pas tout saisir.
Nous montons. La chaleur se fait sentir. Après plusieurs heures, nous atteignons la crête. Le panorama est saisissant. La chaîne pyrénéenne s’étend sous nos yeux. Au loin, le Pic du Midi. J’en profite pour tester le téléobjectif sur des reliefs immobiles — exercice bien plus indulgent que le vol.
Hadrien nous offre alors un cours de géologie improvisé. Collision des plaques ibérique et européenne, compressions titanesques, chaos lentement sculpté. La montagne raconte toujours une histoire de forces opposées.
Nous pique-niquons. Puis nous attendons. Les mouflons ne se montreront pas. Mais rester là, des heures durant, à scruter le paysage, procure une satisfaction étrange. Je repense au film de Vincent Munier et Sylvain Tesson. À cette idée essentielle : accepter la frustration, comprendre que la quête compte autant que la rencontre.
Avant de partir, la nature nous gratifie d’un ballet aérien. Gypaète, vautours fauves, milans royaux. Ils passent vite, parfois en formation serrée. Photographier ces rapaces est un exercice exigeant.
Conseils photo :
– Utiliser l’autofocus sur un bouton dédié, indépendant du déclencheur.
– Travailler au monopode pour stabiliser les longues focales.
– Accepter un fort taux de déchets : la réussite est rare, mais précieuse.
Nous redescendons dans la bonne humeur, tels une petite communauté de fortune. Chevaux de montagne au pâturage. Nouvelle pensée pour ma fille.
Le soir, encore un festin à la Condorinette. Les discussions s’étirent. J’apprends que Michel a travaillé sur Ariane, et assisté de près à son vol inaugural, terminé en feu d’artifice. Les trajectoires humaines sont parfois aussi imprévisibles que celles des animaux.
Jour 4 — Quand l’homme dérange le vivant
Nous retournons à la Gave d’Arrens. La montagne a changé. La neige s’est retirée, laissant place à l’herbe rase et aux couleurs de l’automne. Hadrien nous fait emprunter un autre sentier. Ici, rien ne se répète vraiment : la montagne varie comme une humeur.
L’ascension est franche. Le corps s’est adapté aux jours précédents. Sur le plateau, la lumière glisse dans la vallée. Les premiers isards apparaissent, déjà en mouvement, dévalant les pentes avec une aisance irréelle. Trop loin encore pour les photographier, mais assez proches pour rappeler que le vivant ne s’offre jamais d’emblée.
Plus haut, un troupeau surgit presque à portée. Nous nous figeons. Les mâles, plus sombres, plus massifs, se détachent du groupe. Certains s’élancent brusquement dans la pente, avalant le vide à une vitesse qui défie l’entendement. Le spectacle impose le silence.
Nous gagnons un refuge accroché à flanc de montagne. Vent violent, air vif. À l’intérieur, un café brûlant, quelques échanges. Puis la descente commence. Le poids du matériel se fait sentir. Chaque pas rappelle que la photographie animalière est aussi une affaire d’endurance.
En contrebas, les isards sont redescendus avec le soleil. La lumière est parfaite. Je pressens de belles images. Mais la montagne n’est jamais à nous seuls. Des randonneurs approchent. Certains contournent largement le troupeau. D’autres s’avancent sans scrupule. Une femme, vêtue de rose vif, téléphone tendu, force l’approche. Les isards reculent, hésitent, puis fuient vers les hauteurs.
Colère muette. L’éthique vacille dès que l’image prime sur le respect. La nature devient décor, le vivant un accessoire.
Nous attendons malgré tout. Les isards ne reviendront pas. Je me rabats sur un plan large : herbes dorées, lumière rasante.
Conseil photo : la lumière raconte souvent mieux qu’un portrait serré.
Le soir, retour au gîte. Hadrien nous propose un jeu d’identification d’oiseaux pyrénéens. Rires, compétition amicale. Une façon légère de clore la journée.
Jour 5 — Quitter sans prendre
Dernier matin. Une légère mélancolie flotte dans l’air. Hadrien propose une ultime marche du côté du pic du Pibeste, sur la route du retour vers Lourdes. Il espère que nous aurons plus de chance avec les mouflons que lors du troisième jour.
Nous prenons le temps de dire au revoir à Corinne et Olivier. Leur accueil fut exceptionnel, sincère, généreux. La Condorinette est un lieu où l’on se sent attendu, considéré. Je la recommande sans hésiter, les yeux fermés.
Nous garons le van sur le parking de la mairie de Viger. Dernière ascension. Les températures sont clémentes, le ciel légèrement voilé. Un seul autre groupe de randonneurs emprunte le sentier. L’ambiance est calme, presque solennelle.
Aucun animal ne se montre. Mais les échanges continuent. Nous parlons photographie, nature, parcours personnels. Ces discussions deviennent plus profondes à mesure que le séjour touche à sa fin. La marche rapproche. Elle égalise.
Le chemin serpente sur le flanc nord. La vue est dégagée. Au loin, Pau et le Béarn se dessinent.
Au sommet, la crête surplombe la vallée côté sud. La route en contrebas semble appartenir à un autre monde. Nous nous installons pour le dernier pique-nique. Panorama immense. Silence presque religieux.
Hadrien sort la longue-vue. Il scrute chaque repli du terrain. Rien. Les mouflons ont décidé de rester invisibles.
Mais les vautours fauves arrivent. D’abord lointains, puis de plus en plus proches. Ils passent bas, très bas. Nous n’en demandions pas tant.
Plus confiant désormais, je règle rapidement mon boîtier. Les gestes sont plus fluides. J’enchaîne les prises de vue. Les vautours me survolent, indifférents. Je ressens une satisfaction profonde : celle d’avoir progressé, d’avoir compris un peu mieux le mouvement, la lumière, l’anticipation. D’avoir saisi quelque chose de fugace.
Il est encore tôt, mais il faut redescendre. Trains, routes, retours nous attendent. Le sanctuaire pyrénéen se referme derrière nous.
Ce voyage restera gravé. Pour la découverte d’une région à travers sa faune et sa flore. Mais surtout pour les compagnons de route. Cinq jours ont suffi à rapprocher sept inconnus venus d’horizons très différents. On a beaucoup marché. On a beaucoup attendu. On a beaucoup ri.
Comme dans La Panthère des neiges, on comprend peu à peu que nous ne sommes pas les observateurs. Nous sommes observés en permanence. Je repars convaincu d’une chose : la vraie aventure n’est pas de voir à tout prix, mais de mériter parfois de ne rien voir.
Hadrien Vasseur
J’ai aussi découvert le métier de guide de montagne et de photographe animalier sous un angle nouveau. Hadrien Vasseur incarne une approche presque spirituelle de son travail. Il enseigne la patience, l’humilité, l’éthique du regard. Même sans mouflons, il nous a appris à voir ce qui ne se montre pas.
L’agence Amarok partage cette philosophie. Découverte mesurée, respect du vivant. Groupes volontairement limités. Une évidence : l’homme doit apprendre à s’effacer.