Tanzanie - Ngorongoro - Jour 5
Voici le dernier chapitre de notre escapade dans les réserves naturelles de Tanzanie. J’écris ces lignes plusieurs mois après notre retour en France. Le quotidien, ce prédateur sournois, ne m’a laissé que des miettes de temps. La trotteuse, insolente, m’a longtemps échappé. Il fallait pourtant refermer ce carnet de voyage, lui offrir une conclusion digne de ce qu’il contient.
Je prends un soin presque monastique à trier chaque image, à les reprendre une à une. Le post-traitement est un temps lent, exigeant, que l’on sous-estime trop souvent. La patience est une vertu que la photographie impose. Et puis revenir sur son travail après une longue pause a quelque chose de délicieux : on repart. Chaque image devient une faille temporelle. Je me souviens du souffle du vent, du cliquetis du déclencheur, de la lumière exacte de l’instant. Voyager à rebours, voilà un luxe rare.
À l’aube du cinquième jour, nous sortons d’une nuit trop courte passée dans l’un des plus beaux hôtels qu’il m’ait été donné de connaître. À six heures du matin, la nuit est encore pleine, mais le hall bruisse déjà d’impatience. Le cratère du Ngorongoro attire les foules ; mieux vaut partir avant le jour pour éviter les convois et s’offrir le lever du soleil dans ce sanctuaire primitif. Dehors, une file de véhicules s’étire devant l’entrée de l’hôtel, phares allumés, comme une procession silencieuse vers l’inconnu.
La descente dans le cratère n’a rien d’accueillant. Le froid mord, l’humidité s’accroche aux vêtements, un brouillard épais nous enferme dans une ouate opaque. Puis soudain, la brume cède. Nous passons sous son plafond laiteux. À l’intérieur, le décor est austère, presque funèbre. La piste est sombre, le paysage fermé. Et pourtant, par endroits, le soleil ose déjà quelques percées timides.
Nous approchons du lac central. Des centaines de flamants roses y dessinent une ligne irréelle, fragile et vivante. Non loin, une famille d’hippopotames s’abandonne à la torpeur matinale.
La radio grésille : deux lions ont été aperçus à moins d’un kilomètre. Un véhicule est à l’arrêt. Notre chauffeur ralentit. Et là, surgissant du fourré, deux mâles avancent sur la piste. Ils passent le long de notre véhicule, souverains, indifférents à notre présence.
J’attrape l’appareil, cadre serré, et saisis le regard d’un roi sans couronne.
D’autres voitures approchent. Les lions obliquent et s’enfoncent dans la savane du cratère. C’est à cet instant précis que le soleil se lève vraiment, dissipant les dernières brumes. La lumière rase caresse les herbes hautes. J’obtiens deux clichés dont je suis particulièrement fier. On ne le dira jamais assez : le matin et le soir sont les heures bénies du photographe.
Nous reprenons la route. Le temps est compté : un avion nous attend à Arusha. Les gnous sont nombreux. Certes, rien à voir avec la grande migration, mais leur masse mouvante impose le respect.
Plus loin, un petit groupe de phacochères traverse la piste. Puis viennent les hyènes. Trois silhouettes d’abord lointaines. Moteur coupé. Elles s’approchent tranquillement, passent devant nous. Trop proches peut-être. Les animaux semblent habitués à l’homme. Le sentiment est ambigu : la joie de l’observation, mêlée à la tristesse de voir l’humain partout, toujours.
La fin du périple approche. Dernier passage dans la forêt, à l’affût du rhinocéros noir. Il reste invisible, maître de la discrétion. Mais le cratère a encore des cadeaux à offrir. Au détour de la piste, un lion somptueux se repose dans les hautes herbes, baigné par le soleil de midi. Sa prestance impose le silence. On comprend alors pourquoi on l’appelle le roi de la savane.
La savane n’en finit pas de nous surprendre. Je nous pensais rassasié quand au bord de la route nous croisons un large troupeau de Zèbre. Moment cocasse ces ongulés adorent se gratter contre les rochers, des buissons épineux … un peu partout sur le corps ...
Nous faisons une courte pause. J’en profite pour photographier un choucador, oiseau commun ici, mais dont le plumage bleu métallique semble irréel. Lors de l’ascension hors du cratère, des babouins traversent la route. Plus loin, un éléphant se tient là, occupé à dévorer les feuilles d’un arbre, indifférent à notre passage.
Nous quittons le Ngorongoro le cœur lourd, mais la mémoire saturée d’images. L’Afrique est une claque. Juste avant de retrouver l’asphalte et la civilisation, nous faisons un dernier arrêt. Le cratère s’offre à nous sous un ciel d’un bleu absolu. Un adieu silencieux.
Ce qui m’a le plus marqué en tant que photographe, ce sont les couleurs de l’Afrique. La faune et la flore composent un tableau vivant, vibrant, sans cesse en mouvement. Sur la route d’Arusha, les boutiques d’art africain se succèdent. Ici, tout inspire. Tout appelle à créer.
Merci à ceux qui ont pris le temps de lire ce récit. J’ai tenté de retranscrire, par les mots et les images, l’émotion brute ressentie là-bas. J’espère que ces pages vous auront donné envie de découvrir la Tanzanie, un territoire que je recommande sans réserve. N’hésitez pas à me contacter pour échanger ou demander conseil. Enfin, un immense merci à Micky, notre guide, compagnon de route exemplaire, sans qui cette aventure n’aurait pas eu la même saveur.
L’Afrique ne se raconte pas vraiment. Elle se vit. Et elle laisse des traces.