Le Brame

Il fait chaud en cette fin d'après-midi de septembre, trop chaud. L'été joue les prolongations et la forêt ne sait plus très bien quelle saison elle habite. Sous ma tenue de camouflage, je transpire en silence : le photographe animalier est un homme qui accepte de cuire pour ne pas être vu.

La lumière tombe en biais à travers les bouleaux. Leurs troncs blancs, griffés de noir comme des partitions, montent droit vers un feuillage où le vert commence à céder à l'or. Les premières feuilles mortes jonchent un sol sec qui craque au moindre pas. Il faut marcher à pas de loup, poser le talon comme on pose une question délicate.

Ils sont là. Des biches, des faons, de jeunes mâles aux bois encore modestes. Ils paissent. Un cerf baisse l'encolure vers l'herbe rase et, à côté de lui, un faon roux l'imite, tête basse, avec le sérieux appliqué des enfants qui copient les grands.

Je me tapis dans l'ombre d'un tronc. Presque pas de vent : la forêt me fait ce cadeau. Un peu plus loin, une harde s'est couchée. Deux biches ruminent, allongées dans l'herbe. Une troisième, debout, me fixe. Elle m'a vu, évidemment. Elles voient toujours. Le camouflage n'est qu'une politesse faite aux bêtes : il leur permet de faire semblant de ne pas nous voir. Ici, elles connaissent l'homme et savent qu'il ne tire pas. Elles me tolèrent comme on tolère un voisin un peu étrange.

Soudain, la quiétude se déchire. Couché parmi ses biches, le cerf a levé le mufle vers le ciel et lâché un cri rauque, monté du fond de la poitrine. Les biches n'ont pas bronché. Elles ont l'habitude.

Un deuxième brame répond, plus frêle, plus aigu : un jeune qui s'essaie. Les vieux donnent le ton, les jeunes font leurs gammes. Ce concert me donne des frissons. Il y a dans ce cri quelque chose de plus ancien que nous, quelque chose qui existait avant les villes et qui leur survivra.

Au bord du sous-bois, un autre mâle se dresse, cou tendu, gueule ouverte, la crinière sombre et les pattes noircies par la souille. Derrière lui, les biches passent sans lui accorder un regard. Ces dames ne semblent guère disposées à combler les attentes de ces messieurs. Le cerf s'époumone, la biche attend. La nature enseigne la patience, surtout aux mâles.

Il est temps de quitter mon abri et de m'enfoncer plus avant, là où d'autres voix se répondent.

Je gagne une clairière à pas feutrés. Surprise : ni cerf ni biche, mais un daim. Il est couché dans l'herbe jaunie, la robe fauve semée de taches blanches, le poitrail clair, les bois élargis en palettes comme des mains ouvertes. On m'avait dit qu'il avait été réintroduit dans cette forêt ; c'est la première fois que j'en croise un. Plus petit que son cousin le cerf, plus élégant aussi, il a l'air d'un aristocrate en exil, parfaitement indifférent à ma présence.

Le repos est de courte durée. Un cerf, sans doute le maître de la harde, déboule dans la clairière et le chasse. Le daim détale sans demander son reste. Le vainqueur achève sa course par un brame profond, puissant, pour rappeler à tous qui commande ici. Dans la forêt comme ailleurs, le pouvoir aime s'annoncer.

La lumière décline. Je savoure les dernières lueurs tandis que les cris montent de tous côtés, tout autour de moi. Il est temps de laisser les bêtes à leur nuit. Elles ont des affaires à régler qui ne me regardent pas.


Retour aux aurores. Il fait encore nuit. Un café avalé debout, juste de quoi réveiller les entrailles, et je me glisse dans des bois noyés d'obscurité. Je ne suis pas seul : d'autres photographes sont déjà postés, silhouettes immobiles, chacun au pied de son arbre comme des fidèles avant l'office. La brume a envahi la forêt. Les chênes n'y sont plus que des colonnes grises qui s'effacent dans le blanc. Les brames saluent les premières lueurs de l'aube, et les frissons reviennent.

Je me cale derrière un chêne moussu et j'attends. L'attente est l'essentiel de cette activité ; la photographie n'en est que le post-scriptum. Puis une silhouette sort du brouillard. Un beau mâle s'arrête entre deux troncs, lève la tête et brame. La brume avale le son et le rend plus grand.

Il s'avance vers moi. Je me fige. Il n'est pas farouche. La lumière est encore chiche : j'ai pris le monopode, je travaille au 200 mm f/2.8 et descends jusqu'au 1/50 de seconde, en retenant mon souffle. Le cerf lance un nouveau brame puis, comme si l'effort de ce cri guttural l'avait épuisé, il se couche, là, à une quinzaine de mètres.

Et il brame encore, allongé, le mufle tendu vers les branches, le corps posé dans l'herbe comme un rocher. Je n'ose plus bouger. La brume fait le reste, prodigieuse.

Lentement, je saisis mon second boîtier, armé du 500 mm. Le cerf tourne la tête et me regarde, de face. Ses bois immenses, aux pointes blanchies par les frottis, se dressent au-dessus de lui comme une couronne mal peignée. Dans son regard, ni crainte ni colère : une sorte de patience souveraine. C'est alors qu'il choisit de pousser un brame puissant, et je n'en perds pas une miette, en m'efforçant de ne faire aucun geste brusque. Il se laisse photographier comme s'il posait. Je suis seul face à lui, et je comprends que c'est lui qui m'accorde audience.

Au bout de longues minutes, je décide de laisser mon compagnon à sa brume. Je recule avec mille précautions. Le soleil s'est levé ; il perce le feuillage et baigne la forêt d'une lueur presque féerique. Entre deux chênes, un daim se tient immobile, encadré par les troncs comme dans une fenêtre. Peut-être celui de la veille. Je me glisse derrière un gros tronc. Les rayons s'accrochent à ses bois. Encore un instant d'éternité.

Je reviens vers la clairière de la veille. C'est décidément mon jour de chance : un cerf s'y dirige, à contre-jour, sa silhouette découpée dans une lumière poudreuse qui fait fumer les herbes sèches.

À pas de velours, à bonne distance, je le suis. Il s'arrête à l'orée, entre les bouleaux, et sa ramure se dessine sur le fond doré de la clairière.

Puis il se met à brouter, paisible, le mufle plongé dans les touffes de joncs. La scène a quelque chose d'irréel, presque surréaliste. D'autres photographes rôdent dans les parages, mais tout est calme ; le cerf vaque à ses occupations avec l'indifférence des êtres qui n'ont rien à prouver.

Puis il vient se placer derrière un bouleau, tout près, lève la tête et lance quelques brames puissants. Je vois le cou se gonfler, la crinière trempée frémir, le souffle s'échapper dans l'air encore frais.

La matinée est bien avancée. Après presque une heure à l'observer, je me résous à le quitter, avec un drôle de sentiment d'adieu, le cœur un peu serré. On ne dit pas au revoir à un cerf. On s'éloigne, et c'est lui qui décide si l'on a existé. Je ne croiserai pas d'autres de ses congénères ce jour-là, mais quels deux jours merveilleux.

Plus le temps passe, plus je me sens à ma place au milieu de la nature sauvage.

 
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La Meute