Aux Sept-Îles, qui n'en sont pas sept

La France cuisait. Les cartes météo avaient viré au bordeaux, ce rouge de fièvre que les présentateurs commentent d'une voix de médecin légiste. Pendant que le continent transpirait, j'ai fait ce que font les gens raisonnables quand la terre devient invivable : j'ai pris la mer.

Une journée à bord du Sant C'hireg, vieux gréement qui mouille du côté de Trégastel, pour aller regarder des oiseaux. Sortie organisée par Émilie Tournier, photographe animalière de grand talent, qui a cette qualité rare chez les gens doués : elle explique.

J'arrive le premier. J'habite à vingt minutes, et je souffre de cette maladie du photographe qui consiste à être en avance partout, par terreur de rater ce qui n'a pas commencé. Nous serons dix, plus l'équipage et un biologiste du plancton — il faut bien que quelqu'un, à bord, s'intéresse à ce qui nourrit tout le reste.

La météo, annoncée mauvaise, se révèle clémente. La houle, elle, est bien là. Et je n'ai pas le pied marin. Je ne l'ai jamais eu : il y a des hommes que la houle berce, je suis de ceux qu'elle interroge. Photographier un oiseau en vol au 700 mm — mon 500mm f/5.6 et son TC 1,4 — depuis un pont mouvant relève déjà de l'acrobatie ; le faire en négociant avec son propre estomac tient de la mortification. Le téléobjectif transforme le moindre roulis en séisme. On baisse l'appareil, on fixe l'horizon, on respire, on recommence.

Le compte n'y est pas

Commençons par le mensonge fondateur : les Sept-Îles n'en sont pas sept. Cinq îles véritables — l'île aux Moines, Bono, l'île Plate, Malban, Rouzic — et des cailloux qui ne prétendent à rien. Les Bretons disaient Ar Jentilez, les îles des païens ; le français, cette langue comptable, a préféré arrondir.

L'histoire du lieu tient dans un massacre et un remords. En 1910, on organisait ici des excursions de chasse au macareux : on rapportait le bec comme trophée. En deux ans, la population passe de vingt mille à deux mille. Une poignée d'hommes s'en émeut et fonde en 1912 la première réserve ornithologique de France, celle-là même qui donnera la LPO. Il aura donc fallu qu'on extermine les macareux pour inventer leur protection. C'est notre méthode habituelle : nous n'aimons vraiment que ce que nous avons failli perdre.

Aujourd'hui, vingt-trois mille couples et vingt-sept espèces nicheuses. Rouzic, à elle seule — trois hectares —, en concentre l'écrasante majorité. La surface d'un rond-point de zone commerciale.

Les goélands

L'oiseau que personne ne vient voir et que tout le monde photographie. Ils suivent le bateau avec l'insistance des créanciers : l'argenté aux pattes roses, le brun au manteau d'ardoise, le marin, pirate massif. On les croit innombrables ; le goéland argenté figure pourtant sur la liste rouge des espèces menacées en France. Il a le tort d'être commun, bruyant et malpoli — trois défauts qui, chez les animaux comme chez les hommes, dispensent de toute compassion.

Les phoques gris

Des têtes rondes plantées à la verticale dans l'eau, qui nous regardent avec ce mélange de curiosité et de dédain que les chats réservent aux invités. Halichoerus grypus : « cochon de mer au nez crochu » — les naturalistes du XIXe siècle avaient au moins le mérite de la franchise. Une cinquantaine d'individus fréquentent l'archipel, près d'un dixième de l'effectif métropolitain. Il faut les photographier vite : ils s'enfoncent sans une ride, et l'on reste avec un cadre vide et l'impression d'avoir été jugé.

Les fous de Bassan

On sent Rouzic avant de la voir. Le sommet de l'île est blanc comme un névé — sauf que ce n'est pas de la neige. Seul site de nidification du fou de Bassan en France : les premiers sont arrivés en 1939, ce qui reste, tous domaines confondus, la plus belle initiative de cette année-là. Ils étaient vingt mille couples ; la grippe aviaire a tué quatre-vingts pour cent des poussins en 2022, et la colonie remonte lentement, à la vitesse d'un oiseau qui pond un œuf par an.

Le fou est une flèche d'un mètre quatre-vingts d'envergure. Il repère un banc à quarante mètres de hauteur, replie ses ailes et tombe : cent kilomètres-heure à l'impact, le crâne renforcé, des sacs d'air sous la peau, les narines fermées de l'intérieur. Un animal entièrement conçu pour un choc qui devrait le tuer et qu'il répète cent fois par jour.

C'est évidemment le moment que la houle a choisi pour forcir. Trois cents déclenchements, une poignée d'images nettes. Il n'y a pas de comptable à bord — seulement un photographe verdâtre et des oiseaux qui n'en ont rien à faire.

Les macareux moines

L'oiseau pour lequel on est venu, même quand on prétend le contraire. Trente centimètres, quatre cents battements d'ailes par minute, et à chaque décollage l'impression d'un malentendu. On l'a surnommé perroquet de mer ; il ressemble surtout à un notaire déguisé pour le carnaval. Son bec extravagant n'est qu'un costume de saison : les plaques colorées tombent après la reproduction, et l'oiseau passe l'hiver en mer, sobre et gris, sans témoin.

Ils sont une centaine de couples ici. La quasi-totalité de la population française. Les descendants des vingt mille macareux qu'on fusillait pour leur bec tiennent aujourd'hui tout entiers dans quelques terriers de Rouzic.

Les pingouins tordas — qui ne sont pas des manchots

Réglons cette affaire. Le pingouin vole, le manchot non ; le premier habite l'hémisphère nord, le second le sud. Ils ne se sont jamais croisés. Si l'anglais appelle penguin ce que nous appelons manchot, c'est par héritage : il exista un grand pingouin, incapable de voler, que les marins ont mangé jusqu'au dernier couple, tué en Islande en 1844. Le nom a survécu à l'espèce. Les mots sont plus résistants que les oiseaux.

Reste le torda : bec haut barré de blanc, allure de maître d'hôtel contrarié, un œuf en poire qui roule en cercle au lieu de tomber à la mer. Les Sept-Îles marquent sa limite sud de reproduction en Europe — une centaine de couples, près de huit dixièmes de l'effectif national. Un oiseau du Grand Nord qui s'obstine à nicher en Bretagne pendant que le continent bat des records de chaleur. On ne peut pas s'empêcher de faire le calcul. On préfère ne pas le finir.

Retour

Ce fut une très belle journée. Ce fut aussi, sans détour, une épreuve — les deux ne se contredisent pas, c'est même à peu près la définition de tout ce qui vaut la peine. En posant le pied sur le quai, j'ai éprouvé ce soulagement bête et animal qu'on ne s'avoue qu'à voix basse : le granit sous la semelle, l'immobilité comme un luxe. J'ai continué de tanguer une bonne partie de la soirée. Il faut bien que quelque chose vous suive à terre, à défaut de talent.

Les oiseaux, eux, sont restés dehors. Ils y passeront l'hiver, en pleine mer, sans escale et sans témoin. Il faut s'en souvenir quand on rentre à la voiture avec une carte mémoire pleine : nous ne sommes que des visiteurs d'un jour dans un monde où d'autres vivent à l'année.

Merci à Émilie Tournier (https://www.emilietournier.com/) et à l'équipage du Sant C'hireg. Photographies réalisées depuis le bateau, dans le respect des distances réglementaires de la réserve naturelle nationale des Sept-Îles, gérée par la LPO.

 
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